Recension du Petit manuel pour une laïcité apaisée (J. Baubérot)

par M. le pr. Jean-François SOUCHAUD,
ancien professeur de philosophie en CPGE

Recension :
Petit manuel pour une laïcité apaisée,

Jean Baubérot & Le cercle des enseignant.e.s laïques,
La Découverte, 2016

Art. 122. La couverture du Petit manuel pour une laïcité apaisée ( La Découverte, 2016) porte comme noms d’auteurs « Jean Baubérot » et, en dessous, « Le cercle des enseignant.e.s laïques » (selon la graphie utilisée que nous reprenons ) . Ces mentions sont de nature à tromper ceux qui penseraient se procurer un nouvel ouvrage de Jean Baubérot sur la laïcité. À l’exception de la préface (6 pages et demie) écrite par ce dernier, le livre a été rédigé par un collectif de cinq enseignant.e.s du secondaire, exerçant ou ayant exercé leur métier dans des établissements de «quartiers populaires» (p.13), à forte proportion d’immigrés, plus précisément dans le 93. Jean Baubérot les a « accompagné.e.s » (p.11) et a « partagé » (p.22) avec eux son savoir d’historien et de sociologue sur la laïcité mais aussi son engagement en faveur d’une « laïcité inclusive » (p.22). Ce qui ne suffit pas pour en faire l’auteur du livre ! Sans doute un choix, jugé plus « vendeur », de l’éditeur ?

Cela n’enlève rien aux qualités de l’ouvrage : facile d’accès, d’utilisation, avec des exemples et des témoignages, il se veut, modestement, un petit manuel répondant aux questions, clairement énoncées en tête de chapitre, de tous ceux qui sont concernés par l’école. Car c’est, centralement, de la laïcité à l’école dont il s’agit.

Une introduction donne l’orientation de l’ouvrage : en s’appuyant sur leur expérience et sur des témoignages (p.22) les cinq auteur.e.s affirment que le problème des établissements scolaires des « quartiers populaires » n’est pas l’offensive du religieux dans les classes mais l’inégalité des moyens qui leur sont alloués (p.15). Ils considèrent la loi du 24 mars 2004 contre le port du voile dans les écoles publiques, non seulement comme inutile, comme contraire à l’esprit de la loi de 1905 mais ils estiment même qu’elle stigmatise, humilie, exclut ceux et surtout celles qu’elle est censée protéger.

L’ouvrage a donc comme but la défense d’une laïcité libérale qui accepte l’expression des croyances et il dénonce une islamophobie, voire un racisme, derrière « la nouvelle laïcité » de plus en plus discriminante des 25 dernières années. Il défend aussi une position féministe (qui se marque donc jusque dans la graphie : « Le cercle des enseignant.e.s… ») .

Il est composé de deux parties : « analyses » et « pratiques ». La première s’efforce de faire le point, historiquement,  conceptuellement sur la loi de 1905, la liberté de conscience, les différentes formes de laïcité, la compatibilité de l’islam et de la laïcité, les conséquences de la loi de 2004… elle fournit des définitions, des textes utiles, des bibliographies. La deuxième partie fait des « propositions concrètes » (p.22) pour promouvoir « une laïcité apaisée » s’opposant à une dérive de la laïcité qui tendrait à devenir « intégrale ». Elle s’efforce de répondre aux difficultés, principalement des professeurs, pour enseigner le fait religieux, pour réagir à l’intrusion du religieux dans la classe, pour faire respecter la laïcité, pour organiser sans souci une sortie scolaire…Les propositions sont souvent de bon sens, effectivement apaisantes et pratiques; les exemples, analysés, sont utiles pour la réflexion. La discussion de la cohérence de la charte de la laïcité est intéressante (p.138 à 147). Des incohérences y sont pointées. Mais peut-on vraiment soutenir que « en faisant de la laïcité une « éthique démocratique », la charte se contredit elle-même » car « elle tend à faire de la laïcité une religion civile… une religion d’État. » (p.142-3) ?

Ce vade-mecum est ainsi clairement engagé. Ce qui n’est pas en soi un défaut. Il défend  une idée libérale et démocratique de la laïcité, explicitement revendiquée, laquelle se distingue d’une conception républicaine. Le malaise vient de ce que cette dernière n’est jamais clairement présentée : elle aurait pu et dû être moins amalgamée avec l’étatisme autoritaire, le combat antireligieux voire le rejet de l’islam. ( De même que les débats internes au féminisme, concernant, entre autres, la question du voile, auraient pu être mieux pris en compte.)

Si l’on s’accorde pour définir la laïcité comme la séparation des Églises et de l’État, deux interprétations peuvent, en effet, en être données. D’un côté on peut estimer que la finalité de cette séparation c’est l’autonomisation de l’État et, partant, la défense de l’égalité et des libertés des citoyens face aux tendances intolérantes et impérialistes des croyances, pratiques et communautés religieuses, ou d’un autre côté, on peut juger que cette séparation a pour but la protection des religions et plus généralement des libertés de conscience et de culte contre les tendances liberticides de l’État. Soit l’orientation républicaine ou l’orientation libérale (parfois dite démocratique). Les auteur.e.s du Petit manuel optent nettement pour la seconde interprétation, allant jusqu’à craindre que la laïcité actuelle en France ne soit proche de l’imposition d’une « laïcité autoritaire » (p.63) tendant vers une religion d’État, portant, par conséquent, atteinte à la liberté de croire et surtout au droit de manifester ses croyances !

Leur conception estiment-ils, est en accord avec l’esprit de la loi de 1905, esprit libéral (chez  Briand, Jaurès, Buisson…) opposé à la laïcité anticléricale de Combes. Ce qui est discutable. Les définitions proposées dans l’ouvrage (pp 34,75,152) de la laïcité lui donnent toujours comme finalité la défense des libertés de conscience et de culte et ne font de la séparation des Églises et de l’État ainsi que de la neutralité de ce dernier que les conditions de cette défense. La thèse s’appuie ainsi sur la Déclaration universelle des droits de l’homme (effectivement d’inspiration libérale), des arrêtés du conseil d’État d’avant 2004 et, philosophiquement, sur Locke à l’origine du libéralisme politique c’est-à-dire de la défense des libertés contre l’État, toujours suspecté de vouloir les réduire ou les supprimer. Locke est explicitement opposé à Rousseau, trop étatiste et chez lequel est pointé l’idée de « religion civile » portante atteinte à la liberté de conscience. L’ouvrage rapproche cette idée de l’orientation d’une « nouvelle laïcité », trop « radicale, qui imposerait la neutralité aux élèves à l’école, et à tous dans l’espace public » (p. 37) et qui tend à se transformer, selon les auteur.e.s du Petit manuel, en idéologie liberticide, hostile aux religions et particulièrement à la religion musulmane. Quelles que soient les caricatures, ce qui est donc combattu c’est bien une laïcité républicaine, articulée à une école ayant pour mission de former des citoyens c’est-à-dire des hommes libres ayant le sens de l’intérêt général, le sens de l’universel, ayant, autrement dit, développé grâce à l’école leur raison,  source, dans cette optique, de liberté. Cette option est écartée car elle représente, pour les auteur.e.s du Petit manuel, une école «disciplinaire» (p. 73), reposant sur une idéologie (voire une religion civile) portante atteinte à la liberté de conscience et d’expression. La liberté est première et l’idée, même pour des jeunes en formation, d’une « liberté différée défendue par certain.e.s auteur.e.s tels Catherine Kintzler ou Henri Pena-Ruiz » est « une fausse solution » (p.61). C’est pourquoi la loi de 2004 est rejetée, non seulement en raison de ses multiples effets pervers mais d’abord parce qu’elle porte atteinte aux droits et libertés des élèves qu’il n’y a aucune raison de soumettre à l’exigence de neutralité, laquelle ne concerne, dans les établissements scolaires publics, que les enseignants et le personnel d’encadrement. On peut, à la rigueur, entendre certains arguments du Petit manuel sur ce point. En revanche, nuisent à la clarté du débat les glissements qui se produisent d’une conception républicaine de la laïcité et de l’école appuyée sur la raison à des thèses laïcistes et même extrémistes c’est-à-dire revendiquant la laïcité comme marqueur de l’identité nationale et souhaitant même interdire le port de tout signe religieux dans l’espace public. En outre, reprendre à  son compte le devoir de respecter « l’absolue liberté de conscience de l’enfant » (p.65) demanderait un peu plus de précisions et de réflexions sur ce que sont la croyance et corrélativement la raison, l’objectivité, l’esprit critique, un savoir universel… sur leurs liens avec la liberté… sur ce qu’est un enfant ou un adolescent. Plus spécifiquement, la question insuffisamment traitée est celle de savoir quel est exactement le statut de l’école et des élèves : l’école est-elle un espace public comme les autres et doit-on reconnaître aux élèves, esprits en formation, les mêmes libertés qu’aux adultes ? Enfin, la loi de 2004 porte-t-elle vraiment atteinte à la liberté de conscience des élèves puisqu’elle ne porte que sur « le caractère ostentatoire ou revendicatif » (loi de 2004) des signes extérieurs des croyances ?

Ces réserves n’interdisent pas, pour autant, d’entendre les objections émises contre la loi de 2004, objections qui défendent particulièrement ces jeunes filles qui auraient parfaitement le droit de choisir leur manière de s’habiller, pour des raisons au demeurant fort diverses, sans qu’on les soupçonne a priori de faire du prosélytisme ou qu’on les suppose nécessairement asservies à leur père et à leurs frères et qu’on exclut de l’école au prétexte de les protéger. Les arguments selon lesquels on a accepté pendant des décennies le port de multiples symboles religieux à l’école ; selon lesquels l’État n’a pas à interpréter la signification de tel ou tel vêtement ou symbole ; ne peut le faire qu’en se mêlant de théologie, ce que sa neutralité lui interdit de faire ; que cet État n’est guère cohérent avec lui-même en n’interdisant pas à l’école les marques commerciales ; qu’il est difficile de décider ce qui fait qu’un signe est « ostentatoire » ; que, enfin, la loi de 2004 vise bien l’islam  même si elle ne le dit pas explicitement , etc… tous ces arguments et quelques autres sont parfaitement recevables. Selon le Petit manuel l’islam n’est pas plus incompatible avec la laïcité (p.103) que la religion catholique ne l’était au 19e. L’islam est multiple, évolue, se transforme. Il a aussi ses Lumières. C’est contre un « islam imaginaire » (p.107) qu’est orientée la loi de 2004. Cette dernière est l’expression d’une islamophobie ou d’un racisme sous-jacent (p. 102, p.105). Les enseignant.e.s, auteur.e.s de l’ouvrage, nient, en s’appuyant sur leur expérience, la gravité des conflits liés au religieux dans leur classe. Selon eux, ce sont les médias, quelques personnalités médiatiques à la mode, des personnages politiques qui amplifient et même inventent les problèmes, en affirmant notre identité menacée.

Ainsi, au-delà du débat, en partie théorique, qui oppose une option plus libérale à une option plus républicaine de la laïcité, un jugement sur la validité des propositions de l’ouvrage relève largement de l’appréciation et de la connaissance des faits. La loi de 2004 a-t-elle évité des dérives et apaisé des tensions dans certains établissements ou est-elle à la fois injuste et source de dissensions ? Accroît-t-elle la haine de l’école ? A-t-elle donné des arguments aux intégristes ? A-t-elle terni l’image de la France dans le monde ? Y a-t-il réellement une offensive islamiste dans certains établissements scolaires et plus largement en France, ou le croire est-ce l’effet d’une peur irrationnelle à connotation raciste, comme l’estiment les auteur.e.s du Petit manuel ? Le danger qui menace aujourd’hui l’école et plus généralement la société est-ce un laïcisme intolérant ou la montée d’intégrismes religieux ? On aimerait, pour répondre à ces questions, davantage d’enquêtes sur ce qui est réalité et fantasmes, défense de la liberté ou racisme.

La question est de savoir si l’urgence, en France aujourd’hui, est la défense du multiculturalisme, de la diversité des communautés et la recherche « des accommodements raisonnables » avec ceux qui n’ont pas les mêmes croyances et les mêmes mœurs ou plutôt la défense et la promotion du sens de l’universel, de l’intérêt général et l’égalité de tous devant la loi ; la question est de savoir s’il est urgent de lutter contre la tendance liberticide  d’une prétendue laïcité radicale ou  de combattre, notamment par l’école, les intégrismes et les fanatismes de tous ordres ? Les auteur.e.s du Petit manuel optent clairement pour les premières options. L’ouvrage propose ainsi une perspective plus proche des modèles de laïcité anglo-saxonne que du modèle républicain et français de la laïcité. S’il fournit des éléments incontestablement intéressants de réflexions et de critiques, en revanche il pêche en caricaturant trop les options qu’il combat.

Vous pouvez citer cet article comme suit :
Journal du Droit Administratif (JDA), 2017, Dossier 03 & Cahiers de la LCD, numéro 03 : « Laï-Cités : Discrimination(s), Laïcité(s) & Religion(s) dans la Cité » (dir. Esteve-Bellebeau & Touzeil-Divina) ; Art. 122.

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